Jazz In Belgium: L’interview

Extraits de Jazz in Belgium, le journal des Lundis d’Hortense  69, 1er trimestre 2010

Gino Lattuca, trompette, bugle
Ben Sluijs, sax alto, flûte
Paolo Loveri, guitare
Charles Loos, piano
Chrystel Wautier, voix
Bart De Nolf, contrebasse
Bruno Castellucci, batterie
new cd Let me hear a simple song
(Mogno Music – J033 – 2009)
www.myspace.com/radonistribe

Avec originalité et talent, l’ensemble ressuscite ses compositions à l’extrême musicalité et aux harmonies enchanteresses. Le choix du répertoire est guidé par son idéal de compositeur, résumé dans le titre d’un de ses morceaux les plus subtils, « Let me hear a simple song ». Une écriture si simple en apparence que la mélodie, bien après le dernier accord, semble encore planer dans l’air.
Aux thèmes originaux nés de la plume de Paolo, le groupe a choisi d’ajouter un de ses morceaux fétiches: son arrangement très personnel de « Storie Vere » d’Armando Trovaioli, composé pour la bande originale du film « Matrimonio all’Italiana ».  L’intérêt de cette formation exceptionnelle réside dans sa richesse musicale et son instrumentation avec des arrangements de Michel Herr.

Hommage à Paolo Radoni
« Pas besoin d’un million de notes,
juste une mélodie facile et une histoire
que tout le monde comprend. »
(Paolo Radoni)

Il y a deux ans nous quittait Paolo Radoni, l’un des plus talentueux guitaristes de la scène belge, à la consternation de tous ceux qu’avaient conquis, au fil de sa carrière, ses qualités de musicien, de maître de musique et de compositeur de mélodies ciselées tout en finesse. Presque immédiatement, le groupe Radoni’s Tribe s’est constitué en vue de perpétuer cette oeuvre délicate et sensible.
Paolo Radoni nous a quittés bien trop tôt fin 2008. A l’occasion de la tournée de Radoni’s Tribe, nous lui rendons hommage à travers trois interviews, une de Paolo Loveri, musicien du Radoni’s Tribe, une autre de Michel Herr qui a assuré les arrangements de la musique de Paolo pour ce projet, et une troisième de Jean-Louis Rassinfossse, complice de longue date dans de multiples projets avec Paolo Radoni. Interviews par Manu Hermia Décembre 2009

PAOLO LOVERI
-Bonjour Paolo. Tu as honoré la musique de Paolo Radoni en décidant de jouer son répertoire, comment est-ce que tu vis ta position de guitariste dans sa musique?
-Je la vis très bien, Paolo était un ami. J’ai simplement voulu jouer sa musique et lui rendre hommage, parce que c’est quelqu’un qui a compté et qui compte toujours dans ma vie, et qui me manque énormément. Je connais très bien sa façon de jouer, mais je n’ai pas essayé de la copier. D’ailleurs, avant d’enregistrer le disque d’hommage, je n’ai pas voulu réécouter les versions originales pour ne pas être influencé et interpréter sa musique à ma façon.
-Toi et Paolo aviez une vieille amitié?
-Tout à fait, cela a commencé au Conservatoire par une relation professeur-élève, et puis avec les années c’est devenu une amitié, il était notamment le parrain de mon fils.
-Comment est-ce que vous avez fait pour choisir les musiciens qui ont participé au projet?
-Outre l’amitié qui les liait à Paolo, on a choisi les musiciens en fonction des morceaux qu’ils avaient déjà joués avec lui, et principalement ceux avec qui il collaborait ces dernières années avant qu’il ne décède. Il y a des musiciens qui jouaient avec lui depuis longtemps, mais auxquels on n’a pas fait appel parce qu’ils ne jouaient plus ensemble depuis plusieurs années. Par exemple, Ben Sluijs était un des saxophonistes avec lequel il a le plus joué ces trois dernières années. C’est un peu comme si cela avait été un projet actuel de Paolo.
-Quand toi et Michel avez décidé de jouer sa musique, avez-vous essayé de préserver l’intention originale des morceaux ou plutôt de vous les réapproprier?
-Les arrangements principaux sont de Michel Herr et il a essayé de conserver l’esprit des compositions originales. Il y a aussi quelques titres plus intimistes, en duo, ou quartet… que l’on a simplement joué en studio avec quelques indications de départ. Pour ceux-là, l’arrangement s’est fait naturellement lors de l’interprétation. Il y avait une belle magie dans le studio, tout le monde était content de jouer cette musique-là.
-Paolo était réputé pour aimer les mélodies belles et efficaces. Je me souviens en avoir parlé une fois avec lui et c’était un de ses fils conducteurs tant dans la composition que dans l’improvisation. Est-ce que vous vous êtes aussi inspirés de cette recherche mélodique dans les solos?
-Oui, nous étions tous inspirés par ses mélodies. Par exemple, dans l’enregistrement, il n’y a pas de solos hyper rapides. Ce n’était pas la façon de jouer de Paolo. Il jouait les ballades magnifiquement bien. Il disait que les italiens ont plus facile à chanter que les suédois. C’est un peu dans notre façon d’être. On baigne dans la musique depuis tout petits. Il aimait bien les mélodies chantées. A ce sujet notamment il avait une culture impressionnante, par exemple, il connaissait la majorité des textes et des mélodies du realbook.
-Que recherchait-il à travers sa musique et ses solos?
-C’était avant tout le chant. La mélodie tournait dans sa tête en permanence. Avec Paolo et Victor Da Costa on a fait un enregistrement, qui n’est jamais sorti, et Paolo avait fait une petite faute dans un solo. Je lui dis: « Si tu veux, je te la corrige, avec Protools on peut faire ce que l’on veut ». Et il m’a dit : »Non, si je dois m’arrêter à une petite faute comme ça, autant arrêter la musique. Cette petite floche fait partie de mon solo et de la musique. Je veux que tu la laisses ».
-Il y a une anecdote que tu as envie de raconter?
-Oui, par exemple une anecdote qui me suit depuis notre première rencontre. Lors de mon premier jour au Conservatoire, il m’a demandé ce que je voulais jouer, et moi avec mon anglais de garage je lui ai répondu un truc comme « there ther you » et en fait c’était le morceau « There will never be another you », mais évidement je ne savais pas le prononcer à cette époque. Pendant des années, chaque fois que l’on jouait un morceau et que je devais dire un titre en anglais, il me ressortait cette perle. (rires)

MICHEL HERR
-Bonjour Michel, comment la naissance de ce projet en hommage à la musique Paolo Radoni s’est-elle déroulée?

-Le projet est né à l’initiative de Brigitte Furnelle, la veuve de Paolo. Elle a commencé par organiser une réunion avec Paolo Loveri, qu’elle voyait en leader, et moi-même, comme directeur musical et arrangeur. Après avoir réfléchi à de nombreuses formules possibles (beaucoup de musiciens ont joué avec Paolo Radoni !), on s’est arrêté sur l’idée d’un groupe fixe, qui pourrait à la fois constituer la base du cd (avec quelques invités) et se produire sur scène. Elle a insisté sur quelques noms, et j’ai fait la suggestion d’ajouter deux souffleurs, Gino Lattuca et Ben Sluijs, pour élargir la palette sonore. Ensuite, on a réuni l’équipe, fait le choix des morceaux en les réécoutant, et on a décidé d’une formule instrumentale pour chaque morceau. Paolo aimait ce qu’en bande dessinée on appelle la ligne claire, et que l’on pourrait transposer à la musique pour qualifier certaines mélodies vraiment bien pensées, simples, efficaces et troublantes de beauté.
-C’était cela son fil conducteur, la mélodie avant tout?
-Paolo était un amoureux de la musique à la fois belle, touchante et bien ouvragée, dans laquelle la mélodie (les racines italiennes du « bel canto » ne sont pas loin) est ciselée dans l’émotion, et s’appuie sur une harmonie intelligente, sensible et fluide. Il était un amoureux de la beauté à tous les niveaux: une guitare avec un beau son, une belle mélodie, de belles couleurs harmoniques, un souci du détail comme de l’histoire racontée.
-Dans quel esprit as-tu réarrangé la musique de Paolo, qu’est-ce qui a guidé la direction que tu as choisie?
-Partant de l’idée que la musique de Paolo n’est pas aussi connue que celle de Miles ou celle de Nino Rota, exemples de musiciens qui ont connu de nombreuses relectures, et du fait que certains albums étaient devenus introuvables, j’ai adopté le principe de rester fidèle à ses idées originales afin que ses morceaux puissent être redécouverts. Les remettre « sur la carte » en somme. Je n’ai pas changé les accords par exemple. J’ai juste essayé de magnifier ses idées originales. Je laisse à d’autres le soin de prendre une distance plus éloignée avec d’autres relectures futures, mais cette approche me paraissait nécessaire à ce stade, pour lui rendre un hommage qui soit sur sa longueur d’ondes et en phase avec son univers. J’ai aussi choisi de privilégier des versions assez courtes des morceaux, afin que le disque en contienne une quinzaine, et j’ai suggéré de varier les formules, du solo au septette. C’est évidemment dans les formules plus étoffées que mes arrangements étaient nécessaires. Les formules intimistes se sont naturellement autogérées par les musiciens eux-mêmes. J’avais néanmoins réalisé au préalable des transcriptions scrupuleuses des thèmes originaux au départ des enregistrements de Paolo, afin de disposer d’une bonne base de départ pour tous les morceaux.
-Toi qui connais Paolo depuis très longtemps, quel est le moteur qui le poussait à s’engager non seulement dans la musique, mais aussi dans l’enseignement ou encore dans l’associatif via les Lundis d’Hortense?
-Paolo était aussi un homme de passion, nourri de contacts humains et de culture, dans tous les domaines. En musique, il avait une connaissance profonde du répertoire « historique » du jazz, de Duke Ellington à Jobim, dont il connaissait avec précision les moindres recoins. Dès lors, pour l’enseignement, qui le passionnait, les qualités de Paolo faisaient merveille : capacité d’expliquer avec clarté, souci du terme comme de la note justes, volonté de transmettre, outre la technique musicale, les apports des grands maîtres et l’indicible: la beauté, l’émotion et le sens du discours. Par ailleurs, son parcours, sa réflexion et ses lectures le portaient aussi à soutenir les actions collectives, syndicales et associatives, dans lesquelles son intelligence, ses qualités de synthèse étaient extrêmement précieuses, toujours dans l’écoute et le respect de chacun. Et surtout une volonté de faire avancer les choses, de trouver des solutions.
-Une anecdote que tu aurais envie de raconter, ou quelque chose que tu as envie d’ajouter ou de partager?
-Le hasard a fait que j’ai participé à la dernière séance de studio que Paolo a faite (pour un album encore inédit de la chanteuse Danièle Copus). Nous avions peu de temps, beaucoup à enregistrer. Il s’est investi entièrement, toujours avec ce côté positif qui le caractérisait. Ses suggestions furent précieuses et faites avec le recul et l’expérience du sage. Je me souviens aussi qu’il avait, ce jour-là, parlé avec enthousiasme de Jobim, et de sa composition « Luiza », qu’il adorait. Je ne me doutais pas que c’est en l’écoutant qu’il nous quitterait, quelques semaines plus tard.

JEAN-LOUIS RASSINFOSSE
-Jean-Louis, toi et Paolo avez joué ensemble pendant quasiment toute votre carrière, qu’est-ce qui vous liait dans l’approche de la musique?

-Tout d’abord, il a vraiment été un des premiers musiciens que j’ai rencontré. Alors que j’étais plutôt actif dans le domaine de la chanson et du jazz Dixieland, Paolo, lui, faisait de la musique plus moderne et personnelle, et ça m’a été d’un grand secours dans mon évolution musicale. C’est aussi le premier musicien avec lequel j’ai enregistré un disque, en dehors de ceux dans le style Dixieland. Ce qui a notamment été l’occasion pour moi de faire tout un tas de nouvelles rencontres.
-Toi comme lui êtes des hommes de jazz très complets qui jouent, enseignent, s’engagent… Est-ce que tu portes un regard particulier sur cette époque où le jazz était encore absent des conservatoires, où il n’y avait pas de label… où en dehors de la musique tout était encore à construire?
-Tout était effectivement à faire, mais à vrai dire, on ne pensait pas à mettre en place une stratégie de développement. Nous étions simplement une petite communauté de gens qui s’entraidaient et avaient envie de faire de la musique ensemble. C’est plutôt maintenant avec le recul que l’on se dit que cela a été une grosse entreprise de créer une association de musiciens, des festivals… A ce moment-là on voulait juste jouer et comme on ne nous donnait pas d’opportunités, on a trouvé des solutions pour se les créer nous-mêmes.
-Vous parliez beaucoup de ce genre d’initiatives ?
-C’est sûr, on a tout de même collaboré pendant des dizaines d’années sur des projets phares pour l’un et l’autre. Ca a été l’occasion d’échanger énormément d’informations sur la musique, mais aussi sur la vie.
-Est-ce que tu crois que ce moteur qui vous a poussé à vous engager non seulement dans la musique, mais également dans l’éducation et l’associatif, était plus présent dans votre génération que dans les autres?
-Je crois surtout qu’à l’époque il y avait une autre conjoncture mondiale. Il y avait plus une envie globale de faire bouger les choses, il y avait des révolutions dans tous les sens. C’était plus ou moins juste après mai 68 et il y avait une espèce de libération générale d’un carcan de civilisation un peu contraignante. Il y avait tous ces grands mouvements associatifs estudiantins par lesquels on se sentait porté. En tant qu’artistes, on avait aussi envie de pouvoir apporter notre eau au moulin et de s’associer pour le faire ensemble. Nous voulions notamment que les différentes musiques soient traitées de manière plus égale et que notre musique soit mieux reconnue et soutenue.
-Pour en venir à la musique de Paolo, la question que je pose à chacun ici concerne la place prépondérante qu’il accordait à la mélodie. C’était un peu son fil conducteur, le vois-tu comme ça?
-C’est vrai, on le voit surtout maintenant à posteriori. A l’époque, c’était quelqu’un de très éclectique qui essayait de faire des tas de choses différentes, et il y avait effectivement une continuité dans sa manière de voir la musique qui se traduisait par une rigueur harmonique et mélodique. Il cherchait quelque chose d’abouti et accompli. Pour moi, c’était un phare d’inspiration.
-De façon générale, comment définirais-tu son style, tant au niveau de la composition que de l’improvisation?
-Quand on joue continuellement avec quelqu’un on ne pense pas à définir ce qu’il fait, il y a tout un côté humain qui l’emporte. Dans ma carrière, j’ai toujours essayé de collaborer en premier lieu avec des personnes intéressantes à tout point de vue. J’aime bien qu’il y ait d’autres contacts que simplement musicaux.
Paolo était concerné par des tas de sujets : la politique, la philosophie, la cuisine… et son style musical était emprunt de cette humanité. Ce n’était pas seulement une manière d’enchaîner les notes, mais aussi une manière de les organiser dans son esprit. C’était quelqu’un de très intelligent et j’aimais cette intelligence musicale.
-Il y a quelque chose que tu aimerais ajouter ou faire partager?
-Cette période des fêtes de fin d’année me fait penser à une anecdote que nous avons vécue ensemble. Nous avons fait un jour un réveillon de Noël au club de jazz, le Travers. Paolo et moi y jouions deux soirs de suite en duo. Le premier soir, il y avait quatre personnes dans le public: Jules (le patron du Travers), ma femme, la femme de Paolo et la femme de Jules si je me souviens bien. Pour un réveillon de Noël, tu imagines bien que les gens ne venaient pas spécialement au Travers. Le deuxième jour, Paolo nous avait invités à manger chez lui. Il était 20h, on venait de déguster un gigot d’agneau et on s’était dit que ça ne servait à rien d’aller au Travers, qu’il était trop tôt, qu’il n’y aurait de toute façon personne. On s’était préparé à pouvoir passer une soirée tranquille. Et puis Jules nous appelle en catastrophe en demandant que l’on rejoigne de toute urgence le club qui était plein. Le 25 décembre de cette année-là a été un super concert, alors que la veille il n’y avait absolument personne. Ce sont de nombreux moments comme ça que l’on a partagés, ainsi que les musiques dont on rêvait et que l’on a faites ensemble.

2 commentaires sur “Jazz In Belgium: L’interview
  1. COPUS dit :

    oh la la!
    nostalgie, mélancolie, humour, tendresse, amour, qu’est ce que je pourrais aujouter…
    merci Paolo, encore merci a vous tous!

  2. « Pas besoin d’un million de notes,
    juste une mélodie facile et une histoire
    que tout le monde comprend. »
    (Paolo Radoni)

    Well, that sums up his approach beautifully. He always played for the people, not himself, and *always* swung. His knowledge of tunes was great too – several times I wanted to play a ‘neglected’ standard (Moon River comes to mind) and he had all the right chords to hand, was even able to write me a quick chart for the bits *I* had forgotten. I regret that I was hardly playing in the last few years of his life, for personal reasons – so I let our friendship down a bit at that time. But, a gentle-man and a real musician. Still much missed.

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